La maison personnelle de Jean-Baptiste Dewin, construite avenue Molière en 1906-1907 puis transformée par l’architecte lui-même en 1922, constitue un document exceptionnel sur son œuvre. À la fois habitation privée, laboratoire architectural et manifeste discret, elle réunit façade, distribution, ferronneries, vitraux, papiers peints, mobilier et arts décoratifs dans une composition d’une grande cohérence. L’intervention de MA² s’attache à lire les strates successives de cette maison, à distinguer les éléments authentiques des transformations ultérieures, à restaurer ce qui peut l’être et à redonner lisibilité à une œuvre intime, fragile et majeure de l’architecture bruxelloise. La maison personnelle d’un architecte comme document vivant Construite en 1906-1907 avenue Molière, la maison personnelle de Jean-Baptiste Dewin occupe une place singulière dans l’œuvre de l’architecte. Elle n’est pas seulement une habitation privée. Elle est un manifeste discret, un laboratoire domestique, un autoportrait construit où se condensent les thèmes qui traverseront ensuite son architecture : la précision du dessin, la mesure des proportions, le soin des seuils, la présence du décor, l’attention portée à la lumière, aux ferronneries, aux vitraux, aux menuiseries et au mobilier. Dewin y conçoit pour lui-même une maison d’une grande cohérence, mais aussi d’une grande économie. La parcelle est étroite, le programme domestique est contenu, les moyens ne sont pas monumentaux. Tout repose alors sur l’exactitude du projet : la composition de la façade, l’élancement vertical des ouvertures, la finesse des garde-corps, la relation entre la rue et le jardin, l’enchaînement des pièces, la place donnée à l’escalier et la qualité des intérieurs. La maison n’impressionne pas par l’échelle ; elle retient par la justesse. Les documents conservés montrent que le projet s’élabore par étapes. Une première demande est introduite auprès de la commune de Forest en novembre 1905. Les plans sont encore lacunaires, parfois presque rapides, mais ils fixent déjà l’essentiel : l’organisation générale, la présence du jardin, les grandes dispositions de façade et les premiers éléments d’ornement. Quelques mois plus tard, en janvier 1906, un second dossier précise le projet. La maison s’affirme alors comme une œuvre aboutie. En 1907, L’Émulation publie une photographie de sa façade principale, signe que cette maison, bien que privée, est déjà perçue comme une réalisation importante. L’histoire de la maison ne s’arrête pourtant pas à son premier état. En 1922, Jean-Baptiste Dewin revient sur sa propre œuvre. Il transforme le rez-de-chaussée, modifie les relations entre certaines pièces et crée, à l’arrière, une annexe largement vitrée dans le prolongement de la salle à manger. Ce second moment est essentiel : il révèle un architecte capable de reprendre son propre projet, de l’ajuster, de l’augmenter, sans en perdre la logique. La maison devient ainsi le témoin rare d’un double temps d’écriture : celui de la construction initiale et celui d’une transformation conduite par son auteur. Cette campagne de 1922 donne aussi toute son importance à l’univers intérieur. La salle à manger, publiée en 1925 dans L’Émulation, témoigne d’un ensemble où architecture, mobilier et arts décoratifs sont pensés comme un tout. Les boiseries, les luminaires, les papiers peints, les vitraux, les colonnes, les lambris et le mobilier composent une atmosphère cohérente, à la fois sobre et très dessinée. Les liens avec les Ateliers d’Art De Coene Frères, à Courtrai, confirment l’inscription de Dewin dans une culture où l’architecture ne se limite pas à l’enveloppe bâtie, mais engage aussi les objets, les matières et les usages quotidiens. Les recherches menées autour de la maison ont révélé la richesse de ces éléments décoratifs. Des fragments de papiers peints, des motifs floraux, des traces de couleurs, des éléments de vitraux, des menuiseries et des ferronneries permettent de reconstituer une partie de l’univers sensible de la maison. Certains rapprochements ouvrent même des pistes plus larges, notamment autour de Louis-Herman De Koninck, qui aurait travaillé dans sa jeunesse auprès de Dewin et dont l’invention de certains papiers peints pourrait être liée à cette maison. La maison Dewin dépasse ainsi son statut d’objet isolé : elle devient un point de rencontre entre architecture, artisanat, décor et modernité belge. Son histoire récente est plus fragile. Au fil du temps, plusieurs interventions ont modifié les intérieurs. Certaines furent légères, d’autres plus dommageables. Des décors ont été recouverts, déplacés ou supprimés. Des papiers peints anciens ont été masqués sous des couches successives. Des éléments de mobilier ont disparu. Des travaux réalisés avant la prise de conscience patrimoniale ont altéré la lecture de certaines pièces. La maison a ainsi connu cette situation fréquente des œuvres domestiques : longtemps habitée, adaptée, repeinte, simplifiée, elle a conservé beaucoup, mais perdu aussi une part de son intégrité. L’intervention de MA² s’inscrit dans cette complexité. Il ne s’agit pas de produire une image idéale de la maison, ni de la figer dans un état unique. Le projet part d’une enquête : archives communales, publications anciennes, photographies de 1907 et 1925, rapports de la CRMS, relevés, observations matérielles, traces encore visibles sur place. Chaque élément est interrogé. Ce qui subsiste est identifié. Ce qui a disparu est documenté. Ce qui relève de Dewin est distingué des interventions ultérieures. Ce qui peut être restauré est hiérarchisé. Ce qui ne peut être restitué avec certitude est laissé à l’état de trace ou d’hypothèse. L’escalier constitue l’un des points les plus révélateurs de cette méthode. Longtemps perçu comme un élément peut-être secondaire ou tardif, il apparaît, à la lumière des documents et des comparaisons, comme appartenant pleinement à la logique de la maison. Ses proportions, ses poteaux, ses rampes et son dessin correspondent au vocabulaire de Dewin.
Le reconnaître comme tel permet de redonner sens à l’organisation intérieure et de comprendre la maison non comme une addition d’éléments décoratifs, mais comme une composition complète.Le même travail concerne les ferronneries, les vitraux, les papiers peints, les menuiseries, les boiseries et les dispositifs de façade. Les grilles disparues du jardinet, les garde-corps, les châssis, les verres colorés ou texturés, les traces de décors muraux ne sont pas considérés comme de simples détails. Ils participent de la pensée architecturale de Dewin. Ils disent sa manière de faire tenir ensemble structure, usage, décor et atmosphère.Restaurer la maison Dewin revient donc à redonner lisibilité à une œuvre intime, altérée mais encore profondément habitée par son projet d’origine. C’est reconnaître qu’une maison d’architecte n’est pas seulement un lieu de vie, mais aussi un document construit. Elle porte les choix d’un auteur, ses reprises, ses essais, ses relations professionnelles, ses goûts, ses évolutions. Elle garde aussi les marques de ceux qui l’ont habitée après lui, parfois avec attention, parfois avec moins de conscience de sa valeur.
Maison by Jean-Baptiste Dewin - 1900
Une approche contemporaine qui respecte l'identité d'une demeure du début du XXe siècle.










